La Théo des fleuves : les confluences oppressives et libératrices

Posted by on 15 Mai 2019 in Les mots des autres, Scribouillure | 0 comments

Je mange, je bois, je vis, je meurs — pourquoi régner?

Ce proverbe tsigane m’apparaît révélateur de l’âme d’un peuple qui a toujours refusé l’État — l’enfermement, l’enclosure, la soumission au Léviathan (Hobbes), au monstre froid (Nietzsche).

Cet état d’esprit, l’œuvre La Théo des fleuves de Jean Marc Turine le traduit bien : « Le Tsigane ne quitte rien ni ne va quelque part, le Tsigane parcourt sa demeure, les terres qu’il traverse. La foulée tsigane est une déambulation infinie. »

Son œuvre est inusitée. Poétique, lyrique, pourtant sans grandiloquence. Tout en mots simples, des mots de la terre et du ciel, des forêts et des eaux, des mots du quotidien mais agencés de telle manière que leur flot nous berce. Son style me déconcerte. J’ai failli le laisser après quelques pages — pourtant j’adore la poésie, mais une fiction (pour moi) doit raconter une histoire, quelque chose qui ait un sens. Et les premières pages m’apparaissent comme le chaos primordial, confus et chaud et indistinct.

Néanmoins, comme une amie l’ayant lu me l’a recommandé, que plusieurs en ont fait l’éloge, que j’ai rencontré l’auteur à la Délégation Wallonie-Bruxelles ici à Québec et que son discours m’a plu, énormément — ce parti pris pour les déshérités de la Terre, quels qu’ils soient, me ravit toujours.

J’ai donc fait un effort.

Et je ne le regrette pas.

L’histoire est celle de Théodora, la Théo des fleuves. Théo au sens de déesse des fleuves? Ou de théologie des fleuves? Je ne saurais dire…Un fleuve, une rivière, un ruisseau : un cours d’eau est toujours le même, même si l’eau qui y coule est toujours renouvelée. Comme l’être.

Le récit est donc celui d’une jeune tsigane que l’on suit à travers les diverses époques de l’Europe, la Deuxième Guerre mondiale et ses camps de concentration où les « dieux noirs », les nazis, s’échinent à éliminer tout ce qui ne cadre pas avec leur vision de l’homme neuf; puis le régime communiste qui fait de même mais avec des usines…

Théo vit tout cela, et séparée des siens elle fuit le communisme afin de les retrouver, et pour ce faire s’embarque sur les mers, passe par le Viet Nam avant de revenir en Europe.

Au long cours, on se rend compte que le rapport au temps et à l’espace ne se comprend que comme un songe.

Et ce n’est peut-être qu’un songe, tout ce récit, le songe que raconte la vieille Théodora qui, aveugle, est revenue là où elle est née pour y mourir, comme l’eau qui, coulant vers l’océan, s’évapore pour retomber en pluie et alimenter le fleuve qui l’a vue naître; à l’approche de la mort, elle dira : « Puisque je suis ici, tout me convient. Je l’ai voulu. »

Pourtant, on lui demande pourquoi elle est revenue là, « dans le trou du cul du monde. »

Puis elle commence son récit : « Ce que j’ai vécu tout le monde l’a vécu, le vit et le vivra. Rien de nouveau sous les étoiles qui illuminent le ciel et donnent une direction aux hommes aventureux, sur les mers comme sur le sable et la caillasse des déserts ou au cœur des montagnes. Ce qui est, ce qui a été et ce qui sera n’est qu’un instant dans le temps sans temps du silence. Les dieux sont crus et vains. »

Mariée contre son gré à un homme qui n’aime que la chair des femmes et qui la traite comme les chevaux qu’il dompte, l’envie de révolte jaillit en elle.

Un geste de rébellion sera pour elle d’apprendre à lire et à écrire afin d’élargir ses horizons. La vieille Théo le dire plus tard à un jeune qui veut changer les choses : « Traverse les frontières, va à la découverte du monde, foule la terre, notre terre d’une beauté inépuisable, apprends à l’aimer. À l’apprivoiser, à lui parler et écoute-la lorsqu’elle souffre. Va, comme je l’ai fait, même sans savoir où tu vas. Qu’importe de savoir où tu vas puisque tu vas! N’oublie pas d’où tu viens, mais ne crains pas d’enfreindre des interdits, des conventions, quitte à affronter le rejet de ta famille. Saisis ce qui se fait de beau ailleurs. Métisse-toi le plus possible. Tu seras empli d’incertitudes et tu entameras un commencement nouveau. »

Il est écrit que « Théodora marchera vers un chant initiatique de libération et de justice, elle touchera la beauté d’une aube bleu pervenche et moelleuse comme une figue. Elle entrera sans sa propre infinitude en acceptant l’intranquillité de toute existence. »

Mais la guerre altère le cours de l’Histoire : « Le ciel n’appartient plus aux étoiles, ni aux oiseaux, ni aux abeilles mais aux forteresses volantes, monstres assourdissants alourdis d’explosifs. Les bombes incendiaires créent le jour en pleine nuit. La terre ne produit plus de fleurs, ni de légumes, ni de fruits. Sur la terre, la peur pousse à la place des blés et des herbes. Le continent empoisonné n’a plus de raison, ni de croyance. Un déferlement de barbarie anéantit les villes et les villages. Les poussières de ciment et de sable recouvrent, étouffent les espaces de vie. Les populations fuient les décombres. Des machines de mort, équipées de chenilles, prennent d’assaut les routes, déchirent leurs revêtements, labourent et stérilisent les terres, défoncent des habitations. Les fleuves avalent des corps désarticulés, charrient des nappes rouges. Des charniers sont creusés au cœur des forêts par ceux-là même qui les combleront. Toute résistance provoque des répressions arbitraires et brutales, sans discernement, à l’encontre des populations civiles, démolitions de maisons ou cultures arrachées. »

Nahum, un jeune garçon que Théo prend sous son aile alors qu’elle est conduite vers un camp de la mort, déclare : « J’aspire à un temps qui ignore les frontières, mais comment y parvenir? »

Car, sous le joug du communisme : « La résistance encore une fois, quelle qu’en soit la forme, connaît une répression immédiate et brutale. Ici comme ailleurs, l’insoumission, la liberté revendiquées font trembler les pouvoirs.

« Le peuple obéit ou meurt.

« Les frontières sont étroitement surveillées. Des kilomètres de barbelés protègent le pays de l’extérieur. Les constructions de prisons prennent moins de temps que celles des usines, des habitations ou des hôpitaux. Des sous-sols profonds sont aménagés en chambres de torture insonorisées. Des bourreaux d’un jour deviennent des torturés. Personne n’est à l’abri de l’arbitraire.

« Cependant à chaque fin du jour, l’accordéon redit au quartier d’éloigner la peur, d’embrasser ces moments de liberté volée à l’architecture répressive. La musique dessine une prise d’air aux habitants de la ruelle, elle écarte le sentiment de claustration transmis par la pauvreté et l’encerclement policier. »

Quand Nahum décide de quitter cet enfer, il dit à son amie, sa compagne : « J’ignore quelle sera notre route. Loin des larmes, si cela peut exister. N’attends rien. N’espère rien. Sinon la lumière d’un présent incertain. »

Plus tard, le capitaine qui recueille Théo lui expliquera : « Nous aimons les mers, mais si nous ne nous montrons pas capables de les apprivoiser, d’anticiper leurs débordements, comment arriverions-nous à vivre en bonne entente avec elles? »

Tous les personnages sont baroques et romantiques, ivres de vivre à mort; un personnage dit de Nahum qu’il « avait l’exigence de la solitude et de la liberté, toujours insatisfaites semblait-il. »

Et ce soldat israélien, venant de participer au meurtre d’une fillette, qui déclare : « Honte à nous, honte à moi, honte à ceux qui nous détournent l’âme en nous éduquant dans la naine, loin des livres et des poésies de nos pères, et nous coupent de la honte. Comment en sommes-nous arrivés là? Comment en suis-je arrivé là? » avant de déserter.

Et ce marin pianiste qui, atteint d’une maladie qui terrasse la fine dextérité des doigts, et qui néanmoins livre un dernier concert, le chant du cygne comme on dit : « Il a joué pour ces hommes et pour nous pendant quatre heures une musique qui disait l’adieu au monde en empruntant les grandes avenues comme les petits chemins de la vie, n’oubliant pas les détails les plus infimes » pour ensuite se laisser sombrer dans les flots à bord d’un navire qui refusait de s’amarrer pour de bon et qui périt dans les mers, rappelant par là qu’un bateau est à l’abri dans le port, mais que cela n’est pas son destin.

On dira par ailleurs du capitaine de ce navire qu’il a légué une sagesse fort simple : « aller là où tout homme, toute femme doit aller, sans dogme, sans catéchisme quelconque, avec l’amour des gens et le souci de justice dans le cœur ».

Enfin, Théo, avant de mourir, déclare à la fillette qui l’accompagne : « Ai-je aimé les hommes que j’ai aimés? Ce qui est perdu est incalculable aussitôt que perdu. L’amour ne se sait qu’au moment de sa perte. »

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