Posts Tagged "Fables de fantaizie"

Le hameau des ombres

Posted by on 11 Juil 2013 in Lettres | 0 comments

Ne restait plus rien. Ou presque. Le gars qui m’a vendu sa maison était soulagé, d’un soulagement égal à qui a traversé le désert pendant plus longtemps qu’il le devrait et mes piastres avaient l’effet de trop d’eau déversé à même le goulot sur sa tête dénudé… Car il avait autant de cheveux qu’il y avait d’habitants au hameau de Saint-Nil. C’est pas peu dire. Pour moi, c’était une occasion, ou tout comme. J’avais pas beaucoup d’argent et il vendait pas cher, content de se débarrasser de ce poids qui pesait de plus en plus lourd au fur et à mesure que l’exode empirait. Bientôt, le Québec se résumerait à quelques grandes villes et des régions vides de gens. On dit que Saint-Nil, à son époque de gloire, devait compter quelque trois milliers d’âme. Lorsque j’ai acheté la vieille maison, ne restait plus que des centaines. Aujourd’hui, alors que j’écris ces lignes, ce sont des dizaines. Autant dire que c’est un village fantôme, car on croise rarement quelqu’un dans les parages. La seule activité se résume à des ombres qui guettent l’heure de la mort, inquiets d’être encore là alors que tout le monde a tout oublié et que même les souvenirs se sont enfuis, enfouis au loin, en des lieux où les vivants pourraient les chérir en paix. Ces ombres sont parfois troublées par une voiture égarée qui passe par la rue principale en quête d’une destination quelconque. Dans le calme de la nature sauvage qui a repris ses droits, on entend le vrombissement lointain du moteur qui fait l’effet d’une rumeur sur la plaine. Tranquillement l’engin se rapproche et l’atmosphère se trouble : qui peut bien venir agiter de ses vibrations indues l’atmosphère de mort qui règne en maître sur ces lieux? Puis, la machine et son vacarme sont déjà repartis, les ombres exaspérées retournent à leur lubies méditatives : le bolide ne venait pas ici. Il ne faisait que passer. Et déjà la poussière retombe. Mais même cela est appelé à cesser, car bientôt il ne restera plus aucune destination, même éloignées, qui ferait que quelqu’un, même en le voulant, pourrait se perdre par ici. Tout sera oublié, les pissenlits reconquerront l’asphalte. Le passage de la civilisation sera tranquillement mais inexorablement sublimé dans la rampante...

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Koan de la douche froide

Posted by on 24 Sep 2009 in Arts | 0 comments

Un jour, dans le monastère Paar Dung, le novice Lee Lu Ming prenait une douche bien chaude après une journée de dur labeur. C’est alors que le maître Chi Han ordonnât que vaisselle se fasse, et l’eau chaude fut complètement déviée de sa trajectoire, si bien que Lee Lu Ming reçut un jet glacial en pleine figure (pour ne pas parler du reste de son corps). Il atteignit alors l’Éveil, mais ne perdit aucune seconde pour se sécher et enfiler sa toge, tout souriant de béatitude.

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Des anges dans la nuit

Posted by on 25 Mar 2007 in Lettres | 0 comments

Gustave Gontran Geoffroy Gaspard de Grandgalet n’était pas homme à avoir peur de l’inconnu. Depuis le jour où il avait quitté sa bourgade natale en compagnie de Fradéric Narois Noron Nuvel de Moulinvif sur l’ordre des chamans afin de retrouver et protéger la mère de l’enfant de l’Oracle, il avait vu tant de merveilles et d’horreurs que rien ne pouvait le dérouter. Ou ainsi pensait-il, même s’il s’en étonnait parfois. Fradéric et Gustave furent, de tous ceux qui partirent, les guerriers qui trouvèrent la mère de l’enfant. Les péripéties qui entourent cette découverte valent à elles seules une soirée de contes auprès du feu et, puisque ce n’est pas le but du présent récit, contentons-nous de dire que nos deux compagnons rencontrèrent des hautes gens de grandes importances avec qui ils voyageaient désormais, puisque c’étaient les compagnons de la Mère. Il y avait dans cette compagnie Estaban Lestemain, surintendant du royaume de Qyalia où ils se dirigeaient présentement, Maître Narfel, frère alchimiste du roi de Qyalia, et les membres de l’Ordre du dragon. C’était un de ces soirs où les voyageurs n’avaient pas rencontré d’auberges sur leur chemin. Ils avaient décidé de monter un camp pour la nuit, ce qu’ils avaient fait à bonne distance de la route pour ne pas être importunés. Frad fut le dernier à aller se jeter dans les bras de Morphée et, dans le campement endormi, il ne restait plus que Gus qui montait la garde. Il se retira un peu dans la pénombre pour s’y accoutumer, sinon, il aurait fait une trop bonne cible pour n’importe quel rôdeur qui se serait adonner à passer dans les parages. Cela comportait un mauvais côté, il ne pouvait pas profiter de la chaleur des flammes, ce qui le privait d’un confort qu’il n’aurait pas refusé. Mais le plus important était de protéger la mère de l’Enfant et pour cela, il était prêt à faire n’importe quel sacrifice. Il se mit à réfléchir à ces quelques mois, à peine plus d’une année, depuis qu’ils avaient quitté leur village sur l’ordre des shamans. Cela lui paraissait une éternité! Jamais il n’avait cru qu’ils trouveraient la Mère… Et que d’aventures ce fut: les elfes, les démons, la magie! Qui l’eut cru? Certainement pas lui. À un moment donné, Gus se rendit compte qu’il entendait, depuis quelques temps déjà, des bruits provenant de la rivière tout près, des bruits comme de gros saumons qui semblaient frayer. Grand passionné de pèche, il fut irrésistiblement attiré. Il prit son fil et son hameçon, trouva, après quelques temps dans la noirceur, une branche pour lui servir de canne a pèche, puis s’en alla en direction de la rivière. Ce qu’il vit n’avait rien à voir avec des saumons qui frayaient! Il resta pétrifié sur place en apercevant les plus belles créatures qu’il avait jamais vues. Cinq jolies demoiselles se baignaient doucement dans l’eau fraîche, complètement et indubitablement nues sous le regard bleuté de la lune. La sombre clarté leur donnait un aspect hors de ce monde : leur visage, parfaitement ciselé comme des statues de marbre, était aussi expressif que celui des enfants; leurs cheveux comme la soie attirait la caresse; leurs épaules frêles cherchaient à être embrassées; leur peau satinée supplantait le satin le plus cher; leurs seins, même menus, annonçaient une volupté digne des pêches les plus mûres et dont on voulait irrésistiblement se délecter; et leur ventre! Leur mignon petit ventre, impeccablement rebondi et galbé, était tel un coussinet velouté sur lequel on pouvait s’étendre pour l’éternité, voguant entre le rêve et la réalité… Puis la plus belle d’entre elles...

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(Dys)Fonctionnariat de la routine

Posted by on 18 Mar 2007 in Lettres | 2 comments

Son nom, Rénald. Sa profession, fonctionnaire. Il revenait tranquillement du bureau. Sa vie était si prévisible, et cela l’ennuyait à mort. Toujours le même paysage qui défilait par la fenêtre de l’autobus. Les mêmes visages assis aux mêmes bancs. Ou presque. Tiens, Joe Béleau avait changé de coiffure aujourd’hui. Mais jamais il n’aurait teint ses cheveux en vert! Non, définitivement trop prévisible. Rénald était entré dans une sorte de torpeur de la routine. Il faisait mécaniquement les mêmes gestes depuis des années. Répétant inlassablement la même scène comme un acteur blasé, névrotiquement accroché à un rôle depuis longtemps passé date. Une vraie machine. Répétant. Répétant. Répétant. Un lobautomate. Un fonctionnaire du quotidien. Un mort-vivant. Ou plutôt, un vivant-mort : un vivant déjà mort. Non, définitivement trop prévisible. Il allait rentrer à la maison, préparer un repas congelé, une saveur différente chaque jour de la semaine, comme pour se donner l’impression qu’il ne mangeait pas le même produit usiné par la même compagnie. Il allait regarder la télévision. Peu importe le programme, qui change de saison en saison, peu importe la chaîne en question, peu importe la diversité de choix que le câble lui offrait si généreusement, ce serait la même chose. Du pareil au même. Du divertissement pour l’esprit, pour le divertir de son corps qui s’engourdit. Les mêmes gestes sur la commande à distance. La même position immobile sur le sofa. Répétant. Répétant. Répétant. Manger des chips. Boire de la bière. Pitonner. Engraissé. En torpeur. Entretenu. Non, définitivement trop prévisible. Le paysage de la fenêtre d’autobus défilait sous ses yeux endormis. Comme un programme de télévision qui jouait depuis trop de saisons. Puis, la fin de semaine venue, il sortirait dans les bars à la recherche de l’âme sœur. La musique serait trop forte pour penser à autre chose qu’à regarder les accoutrements et les appâts des demoiselles. Ses amis lui parleraient des mêmes sujets. Les chars ou les skidous, la game de baseball ou de hockey, tout dépendant de la saison. Et surtout, les filles s’offriraient en spectacle. Peut-être aurait-il l’occasion d’en ramener une à la maison. Ils offriraient leur bout de chair l’un à l’autre. Schizophréniquement obsédés par leur performance mécanique réciproque, ils resteraient confinés à leur corps clôture, chacun dans son monde, ayant oublié depuis longtemps à quoi servait ce rituel. Ils se sépareraient par la suite — mais avaient-ils été réellement ensemble à quelque moment que ce soit? —, se laissant peut-être un numéro. Cependant, cette sensation de désenchantement, si vivement rappelée à la mémoire par la chair momentanément dégourdie, ne ferait qu’augmenter leur sourd désespoir en quête d’anesthésie. Et ils ne s’appelleraient pas. Sinon pour se satisfaire à nouveau. Le même paysage défilait. Non, définitivement trop prévisible. Ou alors, s’il ne rencontrait personne, Rénald retournerait chez lui pour regarder la télévision jusqu’aux petites heures. En mangeant. En buvant. En pitonnant. Satisfactions primaires. Peut-être se louerait-il un film porno, du similisexe cinglant et clinquant, pour se satisfaire manuellement, mécaniquement. Répétant. Répétant. Répétant. Évidemment, toute cette inactivité lui laisserait un malaise tacite. Pour tenter de stimuler son corps flétri, il irait prochainement au club de gym pour marcher sur place, faire du bicycle stationnaire et lever des poids dans un décor désolant. Béton gris, murs froids, néons blancs blafards. Répétant. Répétant. Répétant. Non, définitivement trop prévisible. Il sortit de l’autobus au même arrêt de toujours. Perdu dans la revue mentale de sa répétition quotidienne, il traversa la rue sans regarder des deux côtés… Foudroyante, une nouveauté fit irruption dans sa vie! Un automobiliste. Coup de frein. De justesse. L’impact retenu fit faire un bond d’un...

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