L’avenir appartient aux polyglottes!

Posted by on 30 Avr 2019 in Lettres, Politique | 0 comments

Le Scribe à gages reprend du service!

Ma vie est back on track tirée par une locomotive remise à neuf et bien huilée, le paysage défile tranquillement — ma locomotive a jamais été pour le sprint, plutôt comme le petit train va loin, de préférence en prenant plusieurs pauses sur le chemin, pis avec des détours pour sonder autant le glauque des sombres vallées que l’éclatant des panoramas infinis.

Cette session-ci j’ai la chance de donner le cours d’Idéologies politiques contemporaines, pis afin de les introduire, j’ai fait un détour qui nous a menés des racines antiques du proto-État à l’avènement de l’État-nation jusqu’à sa contemporaine restructuration sous l’impulsion de la globalisation.

J’ai dévoré un paquet de textes pour y arriver et je compte publier quelques synthèses sur le Creuzet au gré du temps que j’arrive à libérer pour le faire.

Par ailleurs, j’ai également participé à notre célèbre stage d’Enjeux politiques internationaux, qui se déroule à Bruxelles durant la relâche: j’en reviens les voiles gonflées par le vent du changement qu’appellent les défis auxquels l’humanité fait face.

Nous avions convenu du thème de l’identité et avons fait lire aux étudiants le livre d’Amin Maalouf Les identités meurtrières. Voici donc une première synthèse…

Plaidoyer pour une identité globale

Je résume ainsi l’essai de Maalouf: pour favoriser globalement le vivre-ensemble, il nous faut reconnaître, voire promouvoir l’hétérogénéité de l’identité, soutenir les métis qui servent de traits d’union entre les communautés et encourager la création d’une identité globale qui mise sur la mondialisation des cultures, et surtout des langues, mondialisation basée sur des principes universels et contre l’uniformisation, et donc l’appauvrissement, du patrimoine humain.

Identité unique, appartenances multiples

L’identité est l’équivalent de l’empreinte digitale de notre esprit: elle est ce qui fait en sorte que nous sommes uniques; cette unicité étant complexe et irremplaçable, elle est au cœur, ou du moins un facteur important, de ce qui fait notre dignité humaine telle qu’elle est entendue dans la tradition libérale des droits humains fondamentaux.

Elle est tissée d’un enchevêtrement relativement inextricable d’appartenances, certaines fondamentales, d’autres plus périphériques, selon une géométrie variable et dynamique: elle évolue dans le temps et selon l’environnement social et géographique.

Ces appartenances nous relient à différentes communautés:

  • Village, tribu/clan, province, nation, région.
  • Bandes d’amis; groupes qui partagent des intérêts, des passions, des activités communes allant de la collection de timbres en passant par les préférences sexuelles ou les identités de genre, sans oublier les sports et les arts.
  • Groupes issus de la société civile : syndicats, entreprises, partis politiques, regroupements professionnels ou militants, églises.

Paradoxalement, l’identité et ses multiples appartenances forment ce qui nous distingue totalement des autres en même temps qu’elle nous relie à une foule innombrable de gens (sinon à l’humanité entière par la théorie des six degrés).

Nos appartenances sont tributaires de deux héritages: l’un vertical, qui nous vient des êtres ayant composés nos communautés d’appartenance par le passé; l’autre horizontal, grâce à tous ces êtres avec qui nous entretenons ou avons entretenu des liens de notre vivant.

En ce sens, nos sentiments d’appartenance sont le fruit de notre socialisation, ils se forgent dans le vécu: le temps passé (à un endroit donné et en fonction des activités partagées avec d’autres) et les expériences, bonnes ou mauvaises. Nous affirmons (ou pas) des appartenances et le regard des autres nous renvoie une image à la fois de ces affirmations et de ces appartenances en général.

Enfin, il est opportun de prendre en considération la médiatisation des communautés. Je réfère ici au concept de communauté imaginée de Benedict Anderson. Pour résumer, la communauté que nous connaissons directement en en faisant l’expérience à travers nos sens a des frontières très restreintes: c’est le village ou le quartier, le groupe de sport ou l’école. Au-delà de ces frontières, la communauté devient médiatisée: nous ne connaissons notre nation ou notre communauté de fidèles que par les médias (au sens large); leur représentation est donc toujours approximative et il en résulte qu’elle est en bonne partie une construction de nos esprits.

Dangers

D’une part, les problèmes surviennent lorsqu’on nous somme de hiérarchiser nos appartenances ou pire: d’en choisir une seule et de la déclarer fondamentale à notre identité, de résumer celle-ci à une essence qui serait immuable et intraitable.

C’est ce que Maalouf appelle l’enflure: une appartenance en vient à éclipser toutes les autres et à dicter conséquemment notre conception du monde et notre comportement, sous peine d’être étiquetés comme traître.

D’autre part, les mauvaises expériences peuvent teinter négativement notre rapport à certaines appartenances, voire nous faire basculer dans la folie. Maalouf parle des conditions d’émergence de Mr Hyde: humiliation, menace, peur; même si la menace n’est pas toujours réelle, la peur l’est…

Et il se trouvera souvent des meneurs au sein des communautés blessées pour mettre de l’huile sur le feu, soit par aveuglement, soit par calcul politique: le légitime désir de réparation pourra alors facilement basculer dans la soif de vengeance, alimentant ainsi un cercle vicieux qui fera d’une situation complexe, délicate et épineuse un bourbier sanglant.

Cette situation profite de la mauvaise habitude que nous avons de définir le Nous en fonction de l’Autre et de réduire l’identité des gens à une seule appartenance, occultant du même coup la complexité inhérente de leur être. Cette simplification simpliste (j’insiste!) de la réalité lamine les différences internes des communautés comme des êtres, elle est une homogénéisation factice de l’hétérogénéité naturelle de l’existence, car «l’humanité entière n’est faite que de cas particuliers, la vie est créatrice de différences».

Enfin, si ce tribalisme réducteur est accepté comme inhérent à la nature humaine, c’est alors qu’on alimente une attitude de «laisser tuer».

Au contraire, les conflits entre communautés sont des produits historiques, ils ne sont pas naturels, mais trop souvent instrumentalisés par des acteurs: leurs causes réelles sont ainsi politiques.

Modernisation et mondialisation: entre intégrisme et désintégration

La modernisation et la mondialisation sont des produits occidentaux qui impliquent une part d’uniformisation et de standardisation.

Maalouf écrit que pour un Occidental le développement moderne est un prolongement de son identité, mais il sous-entend aussi par ailleurs qu’elle est source d’aliénations (nous sommes tous des migrants dépassés par l’accélération des changements globaux): nous pourrions donner le productivisme et la technocratie en exemple.

Ensuite, il y a la question des migrations qui se pose: nous sommes de plus en plus amenés à aller vivre dans d’autres endroits que celui où nous avons grandi, peu importe la raison. Des gens fuient la misère, la guerre ou les désastres écologiques, d’autres déménagent pour les études et le travail, souvent plus d’une fois dans une vie.

Deux interrogations en découlent: Comment rester soi-même tout en acceptant l’autre et en s’intégrant socialement? Comment intégrer les développements technologiques sans en devenir les pantins? (Cette deuxième n’est pas explicite dans son essai.)

Pour résoudre le premier cas, Maalouf lance quelques idées.

Contrer la menace de l’appauvrissement culturelle se fait en favorisant la mondialisation des cultures, quitte à ériger des politiques de protection pour les cultures «en voie de disparition».

Les langues sont pour lui l’aspect fondamental qui permet de relier les communautés et les gens entre eux, car à la différence de la religion, par définition exclusive (on ne peut pas être juif et catholique en même temps), nous avons tout à gagner à parler plusieurs langues parce qu’ils sont des moyens de communication en même temps qu’ils sont des vecteurs de l’identité.

L’avenir appartient aux polyglottes!

On ne peut pas interdire les langues, mais il est impératif d’interdire les traditions et les religions qui nuisent à l’harmonie. Comme il l’écrit: on ne doit respecter les traditions que dans la mesure où elles sont respectables.

Mais quel est le critère qui permet de départager ce qui est respectable et ce qui ne l’est pas? Il est évident que Maalouf a un parti pris occidental: le respect des droits humains fondamentaux est issu de l’humanisme et du libéralisme et, malgré leur prétention universelle, ce sont des produits culturels.

En outre, le principe de réciprocité est invoqué: chacun doit faire sa part, personne ne peut rester exactement comme il est en espérant que l’autre fasse tout le boulot d’intégration dans une communauté ou d’interconnexion entre les communautés.

Or, le «contrat moral» dont traite Maalouf — et il l’écrit lui-même — est entièrement à définir entre les différents acteurs. On devrait à juste titre en parler au pluriel : chaque communauté, chaque personne, doit définir ce qu’il juge essentiel à sa culture et ce qu’il est prêt à négocier, voire à perdre.

Quelle sera donc cette identité globale?

Comment l’édifier?

Est-ce là une quête donquichottesque?

Don Quichotte à la place d’Espagne à Bruxelles

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