Le processus — Discours de prof stagiaire

Posted by on 31 Oct 2017 in Arts | 0 comments

(C’est le discours que je n’ai pas prononcé à l’été 2016 lorsque j’ai reçu mon grade de professeur stagiaire au sein du groupe Capoeira Sul da Bahia – Québec. Je le ressors un an plus tard à la veille de notre événement annuel.)

Quand j’étais petit, je rêvais de devenir ninja.

Oui, je sais, pas mal de ‘tits gars rêvent à ça. La différence, c’est que je m’entraînais. Moi pis un de mes bons chums, on faisait des pirouettes pis on se donnait des vrais coups.

Maxime Brillant. Je sais pas ce qui lui est advenu. Ça serait hot qu’il soit ici aujourd’hui…

Quand j’ai commencé la capoeira, je trouvais ça drôle parce que parmi les quelques arts martiaux que j’ai pratiqués, c’est celui que je trouvais qui se rapprochait le plus de mon rêve d’enfance, à cause des acrobaties.

Vous savez, j’ai failli refuser de prendre le grade de prof stagiaire.

J’ai fait une liste de pour et de contre – j’entends déjà les capoeiristes penser « Comment refuser un tel honneur?! »

Des fois, même les choses qui nous font le plus plaisir peuvent nous rebuter.

J’en suis venu à la conclusion que j’avais perdu de vue quelque d’important sur la route qui m’a mené ici : le fait de m’amuser. C’est comme si m’entraîner était devenu un fardeau au lieu d’une libération.

Parmi les pour, un des gros arguments est le fait de vouloir passer au prochain ce que la capoeira m’a apporté. En même temps, je peux virer le raisonnement à l’envers et me dire : si j’arrête la capoeira aujourd’hui, je peux quand même affirmer que j’ai déjà fait ma part, que j’ai participé à la propagation de notre art, certes une petite brique dans un édifice encore tout jeune – 15 ans à peine – mais une brique tout de même, ma petite contribution. Je pourrais dire « Mission accomplie » et laisser le soin aux prochains de continuer le travail.

Savez-vous finalement ce qui m’a convaincu d’être ici pour avoir l’honneur d’être admis dans les ligues majeures?

La communauté. J’adore ma gang, comme j’imagine que tous les capoeiristes adorent leur gang ou comme tous les hockeyeurs doivent aimer leur équipe. C’est pas juste les gens, c’est la dynamique qui naît de l’interaction entre eux. C’est la satisfaction qu’on ressent quand on participe à ce quelque chose qui nous englobe et qui nous dépasse, ce tout qui est plus grand que la somme de ses parties.

Je nous voyais aller cette semaine durant les ateliers, pis j’aime ça, cette camaraderie, les petits groupes qui se forment, les trucs qu’on s’échange, les blagues qu’on fait, la compassion quand quelqu’un se blesse, parce que tout le monde se blesse un jour ou l’autre pis, à cause de ça, on comprend tellement la douleur, comme on comprend la somme de sueur pis d’efforts qu’il y a derrière chaque mouvement.

De cette dynamique jaillit un vécu commun, une expérience dont on peut tenter de rendre compte, mais sans vraiment y arriver. Seuls ceux qui l’ont vécu vont réellement comprendre. C’est quelque chose d’indicible, mais on en parle quand même, on commente tout ce qui est arrivé : le jeu de l’un, l’acrobatie d’une autre, le coup de pied sorti de nulle part et évité de justesse, les florilèges du maître…

Ça sert aussi à se remonter le moral:

À l’un qui dit: “Ch’t’ais trop poche aujourd’hui.”

L’autre assez souvent va répondre: “Bein voyons, t’as super bien joué!”

Sans parler des histoires légendaires qu’on se raconte…

Je me souviens quand le maître Railson est venu ici pour la première fois, il y a 16 ans de ça, avant même que João pense à venir à Québec. Je crois que c’était le dernier soir de son long séjour parmi nous, il était resté un mois! Je me souviens après ce dernier entraînement, le maître nous avait jasé ça, et il avait clamé quelque chose qui m’avait étonné : que peut-être un jour parmi nous certains deviendraient maître à leur tour. J’y croyais pas. J’y crois toujours pas. Pas moi entoucas. Je pensais même pas arriver au stade où je suis présentement…

C’est l’autre raison qui me fait prendre ce grade: le fait qu’on n’est jamais à son meilleur que lorsqu’on relève un défi. Je pensais jamais me rendre où je suis? Voyons jusqu’où je peux aller d’abord! Même si je reste prof stagiaire toute ma vie, ça sera pas très grave, je vais sûrement apprendre un truc ou deux sur la route.

Je suis pas devenu ninja. Mais c’est pas vraiment ce qu’on devient qui importe, mais bien comment on le devient. C’est pas l’état qui compte, c’est le processus. Et j’ai encore le goût de participer de ce processus-là.

Comme le veut l’usage, quelques remerciements en guise de conclusion:

Merci à la gang d’être fidèle au rendez-vous: vous êtes des machines mais prenez soin de vous, on a juste un corps même si on a plusieurs vies.

Merci à Mestre Railson de rendre tout ça possible. Railson est un exemple de détermination, de constance et de dévouement. Ça fait 16 ans que je vois le maître évoluer. Il pourrait facilement rester assis sur ses lauriers et simplement cueillir les fruits de ce qu’il a planté, mais je m’étonne toujours de voir que son jeu évolue, que sa capoeira s’améliore. C’est la preuve vivante que la perfection est un processus sans fin.

Merci à Contra-Mestre Chin pour les conseils santé, je vais essayer de prendre exemple mais je promets rien!

Merci à Mestre Papa. Tu le sais peut-être pas, mais chaque fois que t’es venu ici, tu m’as donné des petits morceaux de sagesse qui comptent pour beaucoup plus que n’importe quel mouvement de capoeira.

Merci à Professora Luana pour l’organisation, ça va de soi, mais aussi pour la rigueur et pour être un exemple de parent accompli qui réussit à s’entraîner malgré tout!

Merci à Mestre João d’être un modèle. Pour ceux qui me connaissent, vous savez que j’ai un peu de misère avec la hiérarchie et l’autorité. Si je suis João depuis toutes ces années, c’est à cause de son immense respect pour les gens, de son incomparable sens de la pédagogie et de sa sensibilité peu commune.

Merci à Hugo de m’accompagner là-dedans. Sans toi, j’aurais probablement pas le courage ou l’énergie de continuer. Pad et vigueur!

Un merci tout spécial à ma mère de m’avoir fait comprendre qu’y’en aura pas de facile.

Merci à Amélindia d’accepter ma décision et de me soutenir sur le chemin… Mais là faut que tu te remettes à l’entraînement, j’ai pas le goût de vivre ça tout seul, ç’a pas la même signification sans toi!

Leave a Reply