De 1984 à aujourd’hui: Big Brother vs Little Sisters

Posted by on 9 Mai 2017 in Politique | 0 comments

Il y a plusieurs similitudes entre l’œuvre de George Orwell et notre époque. La discussion qui s’est tenue au cégep Garneau le 24 avril 2017 a été organisée par Valérie Caron, professeure de lettres, car la vente du livre a connu un bond fulgurant depuis l’élection de Trump.

La question qui nous était posée ratissait large : En quoi est-ce toujours une œuvre d’actualité?

Il y a de fait de nombreuses similitudes entre l’univers décrit par Orwell et notre monde.

Conformisme, surveillance, contrôle, pensée unique, totalitarisme…

Totalitarisme?!

Le XXIe siècle ne connaît pourtant presque aucun régime totalitaire, à l’exception peut-être de la Corée du Nord, rétorqueront les connaisseurs.

L’hypothèse que je tente d’étayer est la suivante : le système économique néolibéral, triomphant depuis la fin du XXe siècle, est un totalitarisme. D’autres le disent autrement, comme Manuela Cadelli : « Le néolibéralisme est un fascisme ».

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Autre similitude entre nos deux mondes : le pouvoir comme fin en soi.

Le bien commun? L’intérêt général? Une contrainte mineure, un grain de sable dans l’engrenage. Et le grain est bel et bien broyé à la fin du récit orwellien… (Qu’en est-il de notre monde? Notre récit, heureusement, n’est pas encore terminé.)

L’utilisation des sciences, des statistiques à des fins intéressées.

Monde hypersurveillé, policé, lissé, laminé, réducteur, aliénant, c’est-à-dire où les personnes sont sciemment réduites à des choses, à des chiffres, à des abstractions. Chosifier. Réifier. Des mots que j’aime haïr…

Plusieurs similitudes, donc, mais de plus nombreuses différences encore.

Portrait de l’univers de 1984

La Terre est divisée en trois blocs régionaux, des supra-États, chacun doté d’un pouvoir central omnipotent. Oui, omnipotent, car on y détecte jusqu’à la pensée!

La surveillance est omniprésente et le contrôle des populations, complet, le tout piloté par le supra-État centralisé. L’uniformité dictée par le pouvoir public est pensée, réfléchie, méthodique, et les outils du contrôle sont imposés aux populations : télécran et police de la pensée en surveillent constamment les éléments.

Cette uniformité est parfaite par une manipulation totale de l’information, la réécriture constante de l’histoire : il n’y a qu’une seule vérité, celle de Big Brother.

Par ailleurs, la création de fausses nouvelles et l’altération de l’Histoire ne forment même pas un mensonge.

Car cette vérité créée de toute pièce n’a aucun lien avec la réalité : « Ce n’est que la substitution d’un morceau de non-sens par un autre. »

Et personne ne semble se rendre compte de cette constante falsification.

La nourriture est uniforme, et infecte.

L’optimisme est obligatoire : tout va bien, tout va pour le mieux, Big Brother ne se trompe jamais.

La haine est dirigée contre un ennemi factice, tout le monde embarque dans les deux minutes de haine et la semaine de la haine, mais la cible de ce ressentiment pourrait être n’importe qui, n’importe quoi : elle n’a pas vraiment d’importance, la cible ne sera jamais la cause.

Du reste, Big Brother présente deux cibles faciles : l’ennemi intérieur, Goldstein, le traître-saboteur, et l’ennemi extérieur : l’Autre, peu importe qui il est, avec qui la guerre est constante, car celle-ci favorise deux choses : la discipline et l’économie.

La société est divisée en deux castes : les prolétaires et les membres du parti, ces derniers étant sous-divisés entre les membres ordinaires et ceux de l’élite.

Les prolétaires n’ont aucune importance, tant qu’ils travaillent, s’occupent de leurs enfants, se battent entre eux, visionnent des films, supportent leur équipe de foot, qu’ils boivent de la bière, s’adonnent à la loterie et que cela forme l’horizon de leur esprit, tout ira bien : ce qu’ils pensent n’importe pas, de toute façon ils ne pensent pas vraiment.

Les membres du parti, eux, doivent se conformer aux règles austères du parti sous peine d’être brainwashés.

La révolte semble impossible : elle réside dans les prolétaires, sauf qu’ils ne se rebelleront pas tant qu’ils ne prendront pas conscience de leur condition et que la prise de conscience de cette condition ne peut se faire que dans la révolte même.

Beau paradoxe.

Il y a cette scène où le protagoniste entend une foule hurler, il croit assister aux prémices de la rébellion, pour se rendre compte qu’il s’agit d’une dispute à propos d’articles de cuisine.

« Pourquoi ne crient-ils jamais pour quelque chose qui a de l’importance? » pense-t-il.

Enfin, l’outil ultime du conformisme réside dans la restructuration de la langue, la novlangue, qui par un mécanisme de réduction du vocabulaire et des dénotations amène une corollaire réduction de la capacité même de penser…

Portrait de notre univers

Les supra-États

Aucun bloc régional n’a encore généré de supra-État. Peut-être un jour, mais c’est-pas-demain-la-veille. L’organisation régionale ayant le plus progressé est sans aucun doute l’Union européenne, mais elle n’a pas grand-chose d’un supra-État. Ce n’est certes plus une confédération, car les États membres ont perdu une part de leur souveraineté dans la construction européenne. Certaines institutions de l’UE, surtout sur le plan économique, ont un pouvoir supranational, mais la plupart constituent encore des organes confédéraux dont les directives et les réglementations doivent passer par les pays membres pour entrer en vigueur et être appliquées.

En comparaison avec 1984, notre univers politique mondial est donc hyperdécentralisé. La société internationale est composée d’États souverains selon le modèle westphalien et, bien que la souveraineté étatique ne soit plus ce qu’elle était à cause de la mondialisation économique qui engendre une interdépendance bien réelle, le droit international demeure une contingence peu contraignante.

Le politique, valet de l’économique

Mais c’est exactement cela qui permet le totalitarisme économique : les firmes multinationales ont développé leur pouvoir grâce au système westphalien. En pouvant délocaliser leurs opérations dans les pays leur offrant des législations sur mesure (qu’Alain Deneault appelle législations de complaisance, car le terme paradis fiscaux est réducteur : il ne s’agit pas seulement de fiscalité), elles se jouent des États démocratiques en les mettant en compétition avec tous les autres États, dont plusieurs n’ont aucun scrupule à bafouer les droits humains fondamentaux.

C’est également le développement des technologies qui permet des opérations transnationales que les frontières de plus en plus poreuses des États en dérégulation constante ne peuvent réellement empêcher.

Bref, les pouvoirs publics de notre monde, en termes de capacités, n’ont rien à voir avec ceux de 1984. C’est plutôt les pouvoirs privés qui mènent le jeu — évidemment, c’est parce que les pouvoirs publics ont abdiqué leur capacité de réguler l’économie que nous en sommes rendus à ce point.

Un exemple phare de cette prosternation du politique devant l’économique se situe dans les clauses de règlements de litiges commerciaux entre les États et les multinationales que contiennent la plupart des traités de libre-échange.

Bien que ces clauses aient été prévues pour protéger les investissements étrangers des États peu scrupuleux sur le plan des compensations en cas de nationalisation, ces tribunaux privés et souvent opaques ont acquis un statut supranational et font régner leur propre loi, au détriment de la souveraineté populaire, ce que décrit ce dossier de BuzzFeed : « The court that rules the world ». Les États sont liés, par leur propre engagement, à faire passer le droit au profit des agents privés au détriment du bien-être collectif de leur population!

Le résultat, c’est que la phrase préférée des politiciens, « On n’a pas le choix, il faut être compétitif à cause de la mondialisation », sert d’excuse creuse et fallacieuse pour abaisser constamment les standards de vie du commun des mortels.

En ce sens, nous vivons bel et bien dans un monde orwellien où les citoyens, réduits à de simples contribuables-ressources-humaines, doivent se sacrifier au nom d’une cause supérieure dont ils ne goûteront jamais les fruits — à preuve l’infâme théorie du ruissellement économique, car les profits toujours plus titanesques ne ruissellent que très peu hors des paradis fiscaux et n’améliorent la vie du commun des mortels que de manière bien indirecte et marginale.

Big Brother et little sisters

En ce qui concerne la surveillance, ce n’est pas l’affaire de Big Brother, mais plutôt, comme l’écrivait Manuel Castells dans La société en réseaux, le fait des Little Sisters (selon le stéréotype, les petites sœurs sont toujours prêtes à rapporter nos agissements aux parents) : il n’y a pas de télécrans imposés par le pouvoir central pour nous surveiller, mais tous nos faits et gestes peuvent être retracés grâce aux cellulaires, cartes de crédit, activités sur le Net, etc.

Nous sommes complices de notre propre surveillance, car les pouvoirs privés collaborent bon gré mal gré avec les pouvoirs publics : si un acteur privé ou public le veut (et en a les moyens), il peut peindre un portrait assez rigoureusement exact de ce que nous sommes grâce aux multiples traces numériques que nous laissons en utilisant les technologies.

On ne lit pas nos pensées, mais c’est tout comme.

Le prêt-à-penser

D’autre part, nul besoin de contrôler parfaitement l’information au XXIe siècle, car il y a avalanche d’information, voire une saturation d’information, sans parler de la désinformation sans vergogne, les immondes « faits alternatifs » : les données importantes se noient dans un tsunami de gigaoctets triviaux, ce qui mène à une multiplication des « vérités ».

De toute façon, faille perverse de la démocratie, toutes les opinions s’équivalent! Brel disait assez justement que 11 imbéciles l’emporteront contre 10 philosophes au moment de voter.

Qui plus est, nous pouvons faire dire n’importe quoi aux statistiques, pas besoin de les truquer, et si cela est impossible, nous n’avons qu’à en produire d’autres, beaucoup d’autres, des tonnes! Les think tanks néolibéraux l’ont bien compris depuis les années 1980.

C’est David contre Goliath, car ces boîtes de prêt-à-penser disposent de fortunes colossales en comparaison de celles qui produisent de l’info de qualité sur des questions de bien commun et d’intérêt général.

Nous pouvons citer en exemple les industries du tabac, du sucre, du pétrole, Monsanto, etc., qui ont déversé leurs flots de venin pour polluer le débat public depuis des décennies.

Par ailleurs, notre connaissance du vaste monde étant largement médiatisée, quelle preuve avons-nous que la réalité est telle que décrite dans ces représentations virtuelles?

La réalité? Quelle réalité?

Nous sommes effarés par les années de mensonge qu’ont vécues les Soviétiques et les Cubains et nous nous croyons bien à l’abri de telle supercherie, mais qu’en est-il de notre réalité?

Quiconque a déjà participé à un événement, surtout politique, pour ensuite en lire le compte rendu dans les journaux a dû se rendre à l’évidence : les faits rapportés sont presque systématiquement déformés : la plupart du temps juste un peu, mais quand même : ça laisse songeur.

Et il n’est pas question de mauvaise foi : la majeure partie des journalistes font probablement un travail consciencieux, à leur manière, mais dans des conditions toujours plus précaires : toujours plus vite, car les technologies le permettent, alors presto! il faut sortir la nouvelle! sinon le compétiteur nous volera nos parts de marché… la logique marchande à l’œuvre (j’y reviendrai) fausse la donne, et donc les données.

En outre, la pub — monde factice par excellence — est devenue la référence sur ce que devrait être la réalité, sur ce qu’elle est dans nos têtes et que, conséquemment, nous nous efforçons d’imiter.

Un tragique exemple de conséquence néfaste : l’image féminine irréelle qui y est projetée engendre son lot de troubles psychologiques, genre anorexie, boulimie, etc.

Foodlike stuff

Parlant d’alimentation, nous semblons vivre dans l’abondance en Occident, mais l’incroyable quantité de produits « alimentaires » disponibles ne paraît variée qu’à cause des emballages : si nous regardons les composantes, force est de constater que le gras (surtout l’huile de palme, dont l’industrie s’avère si dommageable pour l’écologie et les sociétés), le sucre et le sel (sans parler du glutamate monosodique) reviennent trop souvent.

Par ailleurs, ça goûte peut-être bon, mais ce n’est pas sain.

J’ai lu sur les internets : « We’re not eating food anymore, we’re eating foodlike stuff », soit : « On ne mange pas de la nourriture, mais des patentes faites pour ressembler à de la nourriture. »

Nous bouffons de l’apparence et des sensations gustatives. La vraie bouffe, bio et saine, n’est pas aussi facilement accessible, physiquement comme socialement, par le commun des mortels, car l’apparence et les habitudes, sans parler des subventions à l’agrobusiness, nous trompent.

Dans la même veine des apparences trompeuses, les médias sociaux regorgent de mises en scène qui rendent les gens jaloux de la vie fantasmée des autres! Sur la photo, le souper a l’air presque parfait, mais personne ne sait que ça s’est terminé par une chicane également presque parfaite…

Enfin, il y a les promesses des politiciens et leurs discours fluctuants et confondants : peu nombreux sont ceux qui s’étonnent encore de cette altération de la réalité : entre deux élections, les gouvernements se foutent carrément de la gueule des gens, et pourtant nous continuons à les réélire!

Rester sain d’esprit?

Tout ça engendre un pessimisme généralisé, et c’est très vendeur.

YOLO (You Only Live Once) est le mot d’ordre : vivre à l’extrême pendant qu’il en est temps, car demain n’existera probablement pas.

Nous n’avons pas la force d’admettre que le système duquel nous participons est totalement aliénant (nombreuses demandes exagérées et contradictoires) alors nous en concluons que nous sommes mésadaptés : la haine qui naît de la laideur du monde sans issue dans lequel nous vivons peut, tout comme dans 1984, être braquée contre n’importe qui, et quand il n’a pas d’exutoire, nous la retournons contre nous-mêmes : taux de suicide élevé, mode de vie dangereux, abus de drogues (j’inclue alcool, café et médicaments en tous genres, antidépresseurs, anxiolytiques, valium, etc.) qui nous tuent à petit feu.

J’ai aimé cette phrase de 1984 : « Ce n’est pas en se faisant entendre mais en restant sain d’esprit que l’on perpétue l’héritage humain. »

Quelle révolte est possible dans notre monde?

Il semble que nous soyons réduits à la protestation anémique, presque passive, genre faire vœu de pauvreté ou ce qu’on appelle la simplicité volontaire (c’est plus vendeur que la pauvreté).

Qu’en est-il de la vraie révolte?

Il y a certes des gens qui s’agitent, mais la perspective d’une révolution à la mode du XIXe siècle paraît bien lointaine (de toute façon, la révolution n’est pas une panacée).

Les révoltes d’aujourd’hui?

Certains marchent par milliers pour le retour des Nordiques, mais seulement quelques centaines contre la corruption ou les coupes néolibérales.

D’autres s’enflamment et incendient des voitures de police, mais juste quand Canadiens gagne (Le Devoir, 2008)… oui, vous avez bien lu : quand il gagne, pas quand il perd. Le contraire nous aurait semblé plus logique, mais bon, nous n’en sommes pas à une contradiction près.

Notez que je n’ai rien contre Nordiques ou Canadiens, bien au contraire : j’aimerais vraiment avoir une équipe de hockey à Québec, mais « Pourquoi ne crient-ils jamais pour quelque chose qui a de l’importance? »

C’est vrai que notre civilisation ne connaît plus exactement la démarcation marxiste entre prolos et bourgeois, les cloisons ne sont plus aussi simples à repérer…

Nous sommes divisés (pour être mieux gouvernés? simple coïncidence? théorie du complot? peut-être, mais certainement pas du genre que nous trouvons sur les internets) : villes contre régions, boomers contre jeunes, contribuables contre BS, de-souches contre d’autres-souches, dépendantistes contre indépendantistes, rednecks contre écolos, cisgenres-machos-homophobes contre LGBTQLXYZ2, ad nauseam.

Ici, la haine peut trouver un exutoire.

Nous n’avons pas de deux minutes ou de semaines de la haine, mais les légions de trolls qui sévissent sur les internets ne représentent-ils pas le même phénomène?

Il y a eu la chasse aux sorcières, les juifs, les communistes; maintenant ce sont les djihadistes : nous ne manquons pas d’ennemis, à l’intérieur comme à l’extérieur.

Et nous n’en manquerons jamais tant que nous ne reconnaîtrons pas le véritable ennemi.

Les véritables parasites

C’est qu’il existe encore une division fondamentale, qui n’apparaît malheureusement pas clairement à tous ceux qui se font exploiter.

Cols bleus, cols blancs, professionnels et petits bourgeois forment la caste inférieure, ceux qui sont soumis aux lois; puis il y a la nébuleuse des riches (est-ce 1%? 0,1%? qu’importe…) qui, eux, trouvent dans les interstices du système westphalien le moyen d’échapper aux lois conventionnelles — ceux qui profitent des législations de complaisances, les fameux paradis fiscaux? une minorité de privilégiés…

Au sein de notre civilisation, les quelques marginaux qui ne se conforment pas n’ont aucune importance : de toute façon, le capitalisme récupère même la contestation, à preuve l’effigie du Che qu’arborent nombre de ceux qui se disent anti-système.

Les autres se conforment, non parce qu’ils y sont contraints par une police de la pensée : nous nous y résignons tout simplement par peur de perdre le maigre confort dont nous jouissons si nous tentons de changer le système, parce que cette peur demeure plus grande que notre soif de mieux-être.

De toute façon, les horizons du système nous laissent croire que l’épanouissement humain passe par la possession et la consommation.

Avant les religieux disaient « Hors de l’Église, point de salut », aujourd’hui c’est la même chose mais avec le dieu Fortune : « Hors du profit, point de salut », ou pour les gens qui ont moins d’ambition entrepreneuriale : « Hors du star-système, point de bonheur ».

Le parti dans notre univers, c’est l’ensemble de ceux qui croient activement que ce système représente la seule voie possible pour atteindre quelque chose qui puisse ressembler à du bonheur, ainsi que ceux qui se résignent à ce succédané.

Les autres, ceux qui n’y croient pas, se font diagnostiquer des troubles mentaux, prennent des pilules pour l’avaler.

Nous nous croyons prisonniers du système, mais comme le veut ce dicton : « You’re not stuck in traffic, you ARE traffic », c’est-à-dire : « T’es pas prisonnier du système, tu ES le système », ou du moins nous en sommes tous un rouage…

Le management totalitaire

Il n’y a peut-être pas de police de la pensée dans notre univers, mais une certaine forme de novlangue existe.

Elle est apparue relativement spontanément, ce n’est pas une création d’une élite privilégiée (bien que…) : la pensée néolibérale s’appuie sur quelques valeurs clefs : tout doit générer du profit ou avoir une utilité pratique, évidente et mesurable, sans quoi c’est du pelletage de nuage.

Le flânage est par ailleurs réservé pour les vacances, et tout (même les vacances!) doit entrer de gré ou de force dans des colonnes de chiffres des managers, et le résultat doit être positif.

Pourtant, certains domaines sociaux ne pourront jamais être réduits à des chiffres : la santé en est un bon exemple. Comment peut-on penser qu’un hôpital puisse être rentable?

Parlant de santé, prenons l’exemple de la pharmaceutique : cette industrie génère certainement beaucoup de profits, mais cette mesure comptable de leur réussite vient subordonner la cible de la santé à celle de l’argent. On dépense beaucoup d’argent à trouver des “remèdes” pour les “problèmes” de l’Occident (genre Viagra) alors que ces mêmes sommes investies dans le reste du monde auraient des effets pas mal plus probants…

Le bien de l’humanité est soumis à l’intérêt des actionnaires.

Même chose pour l’information : les médias doivent faire de l’argent, et informer le public (c’est le quatrième pouvoir en démocratie) est soumis à cet impératif.

J’entends déjà l’objection : il faut être rentable pour continuer à fonctionner.

Oui, bien sûr, impossible de vivre au-dessus de ses moyens; toute existence exige un travail, c’est la base de l’économie au sens anthropologique du terme, mais s’assurer d’avoir assez de ressources pour continuer à fonctionner, ce n’est pas la même équation que faire toujours plus de profits en diminuant les coûts de production au détriment de l’humain et de l’environnement.

Autre exemple de novlangue : l’utilisation de mots qui obscurcissent la réalité au lieu de la rendre intelligible.

Il n’est pas question d’austérité, mais de rigueur budgétaire; ce n’est pas une grève étudiante, mais un boycott; etc.

Ceux qui veulent étendre, de gré ou de force, la démocratie et la liberté partout dans le monde font bien ce qu’ils disent : la démocratie, c’est la démocratie libérale, où le citoyen est réduit à l’état de contribuable; la liberté qu’elle donne, c’est surtout celle de faire du profit sans scrupules (merci à Chomsky de nous éclairer sur le sens réel des mots).

Quelle cible?

Bien que la guerre ait changé de modalités au XXIe siècle, il y a toujours des affrontements : nous ne produisons plus des armes pour gagner des guerres, mais produisons plutôt des guerres pour gagner des ventes d’armement.

Il y aura toujours des guerres tant que nous ne reconnaîtrons pas notre véritable ennemi.

Mais qui est cet ennemi?

Dans l’Ancien Régime, nous savions qui était le tyran : le roi pouvait être guillotiné.

Dans les dictatures totalitaires, le Führer ou le Dulce faisaient des cibles évidentes.

C’est la beauté du présent totalitarisme…

Il est évident qu’il ne s’agit pas d’un système politique totalitaire au sens où l’ont développé divers politologues, comme Arendt. Il est plutôt question d’un système économique totalitaire.

Quelle est la différence?

L’État totalitaire prend en charge chaque petite parcelle de la société afin de créer un nouvel être humain. Dans un tel régime, la société n’existe plus : État et société se confondent en une seule machine bien huilée par un pouvoir central auquel rien n’échappe.

Dans notre cas, l’État est devenu le valet complaisant du système économique qui, lui, s’occupe de livrer tous les aspects de la vie humaine, sociale et individuelle, à sa logique : rien ne peut exister sans être marchandisé.

Et il n’y a pas de chef suprême à abattre.

Il n’y a pas de cible.

C’est ce qui fait sa force, son apparente indestructibilité.

Ainsi que le veut la théorie de l’économie-monde de Wallerstein, la domination financière néolibérale n’est possible que parce que le monde politique est fragmenté.

Si c’était un empire-monde, les agents économiques seraient mis au pas.

Il est vrai qu’une puissance hégémonique doit exister dans l’économie-monde pour assurer le statu quo qui permet la domination économique, mais si une telle puissance vient à décliner, par exemple le Royaume-Uni, elle sera rapidement remplacée par une autre, nommément les ÉUA.

Et personne ne commande seul le système économique.

Il y a bien cette caste de privilégiés, mais quand bien même nous tenterions de les éliminer tous, ça ne changerait pas le système. C’est comme l’hydre de la mythologie grecque : couper une tête, il en repoussera deux.

Et tout continuera d’être marchandisé…

Certains diront que j’exagère, mais très peu.

L’amour à bout de souffle

Nous pouvons encore échanger un certain nombre de choses gratuitement, ne serait-ce que l’amour.

L’amour ne coûte rien, pas vrai?

Oui, mais le temps nous manque.

Constamment.

Tout le monde est « dans l’jus », trop pressé, tout le temps, soumis au dictat de tirer son épingle du jeu où tous sont mis en compétition, ou du moins d’y survivre, car « l’égoïsme institutionnalisé » (dixit Matthieu Ricard) a réussi à faire croire à une majorité de gens que l’humain est fondamentalement mauvais et que la compétition est la base de la société, alors qu’il faut bien avouer que nous n’aurions pas survécu longtemps dans un environnement hostile si nous n’avions pas compté sur la solidarité, singe nu et mal outillé par la nature que nous sommes.

Bref, nous sommes toujours à la course.

Pourquoi?

Le pouvoir d’achat a stagné en Amérique depuis 30-40 ans (mais pas les profits). Résultat, il faut deux salaires pour maintenir le même niveau de vie.

Voici les pressions que nous subissons : travailler 30, 40, voire 50 ou 60 heures par semaine, parce que c’est important d’avoir une carrière, c’est une marque de réussite (et il faut bien gérer notre endettement, une chaîne beaucoup plus efficace que du temps de l’esclavage); il faut bien élever nos enfants, ce qui implique évidemment de les aider dans leurs études sans oublier de passer du temps de qualité avec eux, tout en les inscrivant à plusieurs activités artistiques ou sportives pour qu’eux aussi réussissent dans la vie; il faut s’activer, car notre mode de vie sédentaire nous vole notre santé, alors il faut aller au gym ou pratiquer un sport quelconque (je n’ai rien contre ça en soi); il faut bien sûr se faire plaisir et « déconnecter » un peu en s’offrant divers luxes, alcool, sucre, friture (toutes ces choses qui viennent annuler les heures passées au gym), divertissement en tout genre, etc.; il faut être original tout en rentrant dans le rang (WTF?!); ensuite, suprême contingence, il faut prendre le temps de prendre le temps, parce que la vie c’est fou, t’sais! mais rendu-là, quel temps nous reste-t-il au juste? Deux petites semaines de vacances par année? Et quand nous revenons au boulot, il faut rattraper ces deux semaines parce que la machine à faire du profit n’a pas pris de pause pendant notre absence et les dossiers se sont empilés sur notre bureau…

Résultat, les choses que nous pouvons dispenser gratuitement arrivent trop souvent en bas de la liste… quel temps avons-nous réellement pour nous aimer? à commencer par nous aimer nous-même?

Pas étonnant que cette course nous rende fous, tel que le clame George Monbiot dans cet article : « Neoliberalism is creating loneliness. That’s what’s wrenching society apart. »

Je vois les étudiants passer au cégep depuis quelques années. La plupart se dépêchent vite-vite-vite de terminer leur DEC en deux ans, pour vite-vite-vite faire leur bacc en trois ans, pour vite-vite-vite aller sur le marché de travail pour… pourquoi au juste?

Pourquoi si vite?

J’entends souvent les gens dire « les jeunes sont comme ci, les jeunes sont comme ça », mais les jeunes ne sont que le reflet exact de la société qui les a produits.

C’est une véritable maladie.

Les humains ne cherchent pas le bonheur dans l’épanouissement, qui se trouve par essence à l’intérieur, mais dans la réussite (au sens comptable du terme), qui est précisément à l’extérieur de nous.

Pourtant, la plupart des gens seront d’accord : l’argent ne fait pas le bonheur.

Alors, qu’attendons-nous?

« Si l’on dit alors que “le peuple” est dans la rue, ce n’est pas un peuple qui aurait existé préalablement, c’est au contraire celui qui préalablement manquait. Ce n’est pas “le peuple” qui produit le soulèvement, c’est le soulèvement qui produit son peuple, en suscitant l’expérience et l’intelligence communes, le tissu humain et le langage de la vie réelle qui avaient disparu. » (À nos amis, Le comité invisible)

 

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