Dédé traqué

Posted by on 3 Juin 2014 in Arts | 0 comments

(Je voulais écrire quelques réflexions post-électorales… mais c’est jamais sorti. Semblerait que ce soit pas si important. Voici donc quelque chose qui me tient pas mal plus à cœur…)

Sur les traces de Dédé des Colocs

Dernièrement, et ça faisait longtemps que je voulais le faire, j’ai lu deux livres sur André Dédé Fortin du groupe Les Colocs : un de Raymond Paquin, son agent, l’autre de Jean Barbe, écrivain.

Pourquoi s’est-il suicidé?

Paquin n’avance pour sa part que peu d’explications, se contentant de relater les événements de son point de vue, et à sa manière assez particulière : une prose bigarrée, qui m’a plu énormément, où se mélange profondeur et légèreté. Et il ne rapporte exclusivement, ou presque, que ce dont il a été témoin : il ne met « pas des mots dans la bouche » aux autres, comme il le dit.

Selon lui, Dédé s’est trop donné, il voulait trop en faire pour trop de monde — le monde entier s’il avait pu! — et il avait prémédité l’heure de sa mort. La seule chose qui l’a tenu en vie, ce serait, toujours selon Paquin, ces nombreuses promesses à des chums qu’il tenait à respecter.

Des deux, c’est Paquin que j’ai préféré lire. Ça se lit comme un roman et il y a de tout, dans ce livre-là. Pourtant c’est Barbe qui, d’une certaine manière, apporte le plus d’eau au moulin.

Car il va plus loin. Son essai est pour lui une quête démystifiante : l’énigme de sa propre existence se reflète dans celle de Dédé. Les deux se confondent. C’est parfois agaçant. Parfois.

Néanmoins, outre ses envolées littéraires, qui ne me parlent pas toujours, Barbe apporte des réflexions nourrissantes sur cette affaire.

Pour lui, c’est la contradiction entre André-le-ti-cul -qui-veut changer-le-monde et Dédé-la-rock-star-idolâtrée qui constate son impuissance à le faire malgré un pouvoir grandissant conféré par la notoriété et la gloire.

Emblématique, Dehors novembre se voulait une provocation qui n’a pas été relevée comme telle — provocation et cri de détresse à la fois.

Je me souviens bien de cette époque. J’avais jamais été un grand fan des Colocs. Avant Dehors novembre. Jusque-là, j’aimais bien les entendre, mais c’était trop joyeux pour moi, c’était pas mon genre à ce moment-là de ma vie.

Cependant, cet album-là me parlait, la souffrance qui s’y trouvait résonnait avec la mienne. Je comprenais. Sauf que personne ne semblait comprendre — du moins, ça devait lui apparaître comme ça. Je me souviens des ados, voire des préados — 12 ans à peine! — qui chantaient Tassez-vous de dlà avec enthousiasme, sans se rendre compte (en apparence) de toute la douleur qui en suintait.

Cette naïveté a pu être perçue par Dédé comme un échec de plus : il était impuissant à remuer les gens pour les faire changer le monde. Ce constat d’impuissance supplémentaire, c’est la goutte qui a mis le feu aux poudres? Ç’a peut-être précipité l’événement fatidique, reste que tout semblait en place depuis longtemps. (Peut-être depuis sa naissance?)

Aussi, Barbe lance l’hypothèse suivante : c’est l’échec d’André en tant qu’humain qui l’a mené à sa mort, parce qu’il se voyait devenir ce qu’il détestait de la société, c’est-à-dire quelqu’un dont la réussite lui donnait des privilèges, le droit d’en faire à sa tête.

Il se serait donc tué parce qu’il s’éloignait de son idéal, au lieu de s’en rapprocher. Il était déphasé…

Barbe avance aussi qu’il ne voulait pas vieillir, c’est-à-dire (et j’extrapole un peu) qu’il voulait continuer à vivre avec la fougue de la jeunesse, le sentiment de pouvoir accomplir n’importe quoi et d’être immortel. Vieillir, c’était abdiquer.

Son ami Éric Henry disait d’ailleurs qu’ils se sentaient jugés par Dédé, lui et les autres amis proches, parce qu’ils vieillissaient, qu’ils se casaient, qu’ils rentraient dans l’rang.

Faut dire que Dédé avait de l’énergie à plus savoir quoi en faire : tout le temps en train de bouger, de remuer des projets; il restait jamais en place.

On pourrait quasiment dire que son métabolisme l’a mené à sa perte : brûler la chandelle par les deux bouts, ça semblait être son pattern.

(Désolé pour le coq-à-l’âne 🙂 Paquin rapporte même des paroles éloquentes sur le fait qu’il allait choisir l’heure de sa mort, qu’il ne se laisserait pas prendre les culottes baissées… comme ses amis Patrick Esposito di Napoli, membre du groupe, et Christian Moquin, qui habitait au 2116, le squat légendaire. C’est après la mort de Christian que Dédé aurait dit à Paquin : « Y’était pas prêt. Y’était pas rendu là. La mort est folle… Â fait attendre les malades, â répond pas quand on l’appelle, â tire dans l’dos… La seule vraie liberté, c’est d’choisir l’heure de sa mort. Le moment venu, c’est moé qui va décider… »

Il voulait pas vieillir, accepter de ralentir, accepter les contraintes de la vie.

Barbe appelle ça la « domestication refusée »…

Il termine son essai sur la théorie d’un peintre français, Garouste, qui a connu la folie et fait maintenant l’éloge de la tiédeur : le milieu propice à la vie, à son déploiement, à son développement continu, se trouve dans la tiédeur; ni le feu ni la glace ne permettent la vie.

Éloge du parfum subtil.

J’imagine qu’on ne peut bien vieillir sans accepter la vieillesse, de même qu’on ne peut vivre sans accepter la vie telle qu’elle est, inchangeable en bonne partie (du moins en apparence), avec ses contraintes aliénantes.

Dédé refusait-il de plier l’échine? Voulait-il rester sauvage, pur, indompté par les diktats de la société?

Parfois, on a l’impression qu’un travail ou un événement est trop mal parti pour qu’on puisse redresser la chose, on a le choix de continuer en vivant avec l’imperfection ou d’abandonner et de recommencer à neuf. Pour Dédé, le choix se résumait peut-être à ceci : mal vieillir ou partir tout suite.

En bon cinéaste, il a décidé de la manière dont allait se terminer l’histoire… pour lui. Pour nous tous, il ne reste que l’énigme et le poids de la mort et de l’absurdité.

Sur Wikipédia, on peut lire à propos du suicide rituel des samouraïs qu’il s’est imposé : « Le seppuku était traditionnellement utilisé en dernier recours, lorsqu’un guerrier estimait immoral un ordre de son maître et refusait de l’exécuter. C’était aussi une façon de se repentir d’un péché impardonnable, commis volontairement ou par accident. Plus près de nous, le seppuku subsiste encore comme une manière exceptionnelle de racheter ses fautes, mais aussi pour se laver d’un échec personnel. »

L’injonction de vivre en rentrant dans l’rang était peut-être pour lui assez immorale qu’il lui fallait quitter la scène avant la fin du spectacle?

La réussite commerciale était-elle une faute qu’il voulait réparer?

Ou était-ce son impuissance à changer le monde qui représentait un échec trop grand?

Au fond, ces trois choses se confondent…

« Ça fait tellement longtemps, ça fait tellement longtemps […] j’ai pas chanté pour rien »

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