Urbanité et ubiquité

Posted by on 4 Déc 2013 in Lettres | 1 comment

Ou l’humanité urbi et orbi

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Pouvez-vous répéter la question?

«Est-ce qu’une ville a une âme? Et si oui, comment faire pour l’amener sur le chemin de la croissance personnelle?»

Voilà ce qui a déclenché la discussion, mais ce n’était pas le début, tant s’en faut. Comme tout pommier, les racines plongent profondément et parfois très loin sous terre, dans toutes les directions.

En fait, tout a commencé avec ce conte des deux bouts du monde, de la source claire, limpide et cristalline, du pommier, du banquet…

Non. À dire vrai, tout a commencé quand elle m’a contacté—

C’est qui, elle?

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Ça, ça nous ramène encore plus loin, puisque je l’ai connue à la capoeira, lieu de rencontres résolument urbain comme il y en a tant dans nos communautés. Elle, c’est Nadia Beaudry, alias Perle Fostokjian, alias Loba (ci-après, Loba). Loba, c’est la louve du début du monde, comme dans l’histoire de Remus et Romulus, vous connaissez? Eh oui, sans la louve, pas de fondation de Rome, ni république ni empire, encore moins tous ces rêves de bâtisseurs conquérants mégalomanes élevés à même les ruines de la Ville éternelle…

M’enfin, Loba m’a contacté: «Ça te dirait de participer à une table ronde ayant comme thème Science et urbanité?

— Sais pas trop… Me semble j’ai pas grand-chose à dire là-dessus? (En plus, ch’ûs tellement timide… mais ça, je lui ai pas dit.)

— Fais-toi-z-en pas, t’es même pas obligé de prendre la parole.

— Laisse-moi y penser et je te reviens là-dessus.» Mais à ce moment précis dans ma tête le hamster s’agite: comment une table ronde où on est pas obligé de parler peut bien fonctionner?!

C’est assez simple, parce que, justement, c’est libre.

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Voici le concept: on réunit une bande d’humains d’horizons variés, on commence la soirée dans la salle d’expo Paris en scène du Musée de la civilisation, une fille raconte un conte qui n’est pas un conte, mais trois contes en un (pommier, deux bouts du monde et banquet), de manière volontairement décousue (c’était volontaire, non?), on fait un premier tour de piste voir qu’est-ce qui jaillit spontanément, on met ça à mijoter quelques minutes, le grand groupe se divise en sous-groupes, on se pose des questions pour trouver des questions à se poser, on retourne en grand groupe et on se les pose une première fois pour voir l’effet que ça fait, le goût que ça laisse dans la bouche, pis après on vote à savoir quelle question on veut vraiment se poser.

Et c’est là que ça commence.

Vraiment?

Oui pis non. C’est bien le début de quelque chose, mais ça fait déjà pas loin d’une heure que le processus est enclenché.

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La question retenue nous amène dans toutes les directions. Retour sur le pommier: les racines viennent de partout comme les branches partent dans tous les sens aussi.

Pis là on jase. On se pose des questions sur la question. On tente des réponses. On raconte des anecdotes. On renchérit. On contredit. On nuance. On s’élance et on s’émeut.

Mais c’est quand ça finit qu’on a vraiment l’impression que ça commence. Quelque chose comme un germe s’est déposé doucement dans les circonvolutions de notre appareil cérébral (ou est-ce dans notre âme?).

Une pomme — des pommes naîtront peut-être un jour de ce pommier, et d’autres pommiers fleuriront — à moins que les pommes ne finissent au banquet!

La rencontre nous rapproche, comme l’urbanité, ce tissu d’échanges spontanés ou systématiques, cahoteux et chaotiques.

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On tisse ensemble un récit sur le champ des possibles, sur la vision de l’unicité des multiplicités qu’est toute communauté, on fait justice à ses nombreuses identités, le tout dépasse la somme des parties, on donne et on reçoit en retour, on refait le débat agence-structure, on se construit dans le regard de l’autre, on repense la solidarité en se questionnant sur la manière d’intégrer les laissés-pour-compte, on veut savoir si vraiment l’eau pure, limpide et cristalline est impensable dans la cité, si l’individualisme qui en naît de la vie dans la ville ne peut pas se résorber dans le système d’interdépendances qui la tisse, s’il n’est pas malaisé de réduire Barcelone à Gaudí, Détroit au rock — et qu’est-ce que Gotham serait sans le crime? — mais l’imaginaire collectif n’est-il pas constamment co-créé par l’expérience des individus et, qui sait, on fera peut-être naître des projets, qui ouvriront la voie à de nouvelles épopées.

Et de ces densités émerge l’intelligence collective…

L’expérience se termine déjà, mais le sentiment du début nous habite, on aurait le goût que ça continue, on aurait le goût d’entendre davantage de ces récits qui ont façonné les existences dont nous partageons pendant un bref instant l’éphémère singularité.

Qui sont-ils, ces hommes et ces femmes avec qui j’ai noué une saga de points d’interrogation? À défaut d’avoir la réponse, je peux les imaginer, je peux les faire revivre, les recréer, retracer leurs trajectoires dans ces réseaux condensés d’humanités en constante évolution…

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Mon épilogue bien personnel : l’humain est un escargot métaphysique, il transporte dans son âme toute l’humanité, voire tout le vivant, qui l’a précédée, ainsi que tous les possibles qui s’ouvrent à lui.

L’humain, dans son individualité même, est multiple et dépend de la multiplicité : il ne peut naître et se développer seul; et bien qu’une fois autonome il puisse vivre et mourir seul, peut-il pleinement s’épanouir seul? Je n’ai pas de réponse claire et définitive à ce sujet, mais quelque intuition indicible me fait pencher pour la négative.

L’urbanité, comme l’a si justement soulevée un protagoniste lors de cette soirée mémorable, prend racine dans la politesse, la civilité. L’art de l’urbain est de concilier le pluralisme afin de vivre en relative harmonie, celle-ci étant nécessaire à son développement.

L’urbanité est donc en nous et l’âme de la cité est un tout plus grand que la somme de ses parties, un tout en constante mutation qui ne s’appréhende que par bribes.

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Par ailleurs, l’urbanité ne peut se penser sans son rapport au reste du monde : l’urbi dépend de l’orbi, la cité, de l’univers. Et comme l’univers tisse tous les fils en une énorme toile, si quelqu’un tire la couverte de son bord, d’autres se réveilleront transis aux p’tites heures du matin…

L’âme de la cité est donc indissociable de l’âme en général.

J’en viens donc à cette question : n’y a-t-il pas qu’une seule âme? Je pense aux molécules et me voici qui spécule…

Ainsi, la croissance personnelle de l’âme urbaine ne pourrait se penser sans notre croissance spirituelle personnelle. Toutt est dans toutt, comme le disaient les philosophes de l’herbe d’une autre époque… 😉

Ainsi, la dualité individu-collectivité se résorbe: la croissance personnelle contribue de facto au développement de l’âme de la ville et en animant la cité de projets qui permettent l’épanouissement, tous en sortiront gagnants.

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Ce délire a été rendu possible grâce à:

Antidoxe

Coop de solidarité et communauté de recherche philosophique

«La solution au prêt-à-penser»

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Pour les amoureux de l’étymologie, l’entrée «urbain» dans le Dictionnaire historique de la langue française, aux éditions Le Robert (cliquez pour agrandir):

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One Comment

  1. Sur Facebook, un quidam répondait que l’âme de Québec, c’est Régis Labeaume; et un ami soulevait un point légitime concernant les charlatans de la croissance personnelle, en nommant spécifiquement Clotaire Rapaille. Voici mon commentaire sur ces questions:

    L’affaire Clotaire Rapaille est emblématique du problème que vit Québec. Si une ville a une âme, c’est certainement pas l’équivalent d’un branding qu’on va renouveler pour faire de la propagande attrayante (je reprends ici l’argument d’un de notre groupe). Cette pensée est tout simplement superficielle.

    Et c’est là que réside la faille de Labeaume, malgré ses mérites (et il en a, je n’ai pas peur de l’admettre; je n’ai rien contre l’amphithéâtre en soi, ni en ce qui concerne les événements de grande envergure, mais une ville ne se résume pas qu’à cela non plus): on ne gère pas une communauté comme on gère une business (bien qu’une bonne comptabilité soit importante).

    Gérer une business, c’est faire du profit, avec ou sans scrupules. Gouverner, c’est favoriser l’harmonie et l’épanouissement individuels et collectifs malgré une pluralité idéologique qui tend plutôt au désaccord, au conflit, voire à la violence. C’est une toute autre problématique…

    PS: Concernant Rapaille, voici un extrait d’Infoman sur la substance que cet homme nous a servi.

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