Ce que Dédé en pense

Posted by on 5 Mar 2009 in Arts, Lettres | 2 comments

Ils font un film sur Dédé Fortin. Ils, c’est plusieurs personnes, par définition. C’est premièrement un réalisateur, Jean-Philippe Duval, connu pour le très bédéesque Matroni et moi, moins connu pour ses nombreux documentaires, dont un sur Ducharme. Dans son Mot du réalisateur, il dit avoir rencontré Dédé une seule fois, mais en être intime… Je comprends ce paradoxe, moi qui ne l’ai jamais rencontré du tout et qui ressens néanmoins la même émotion. Sa vision spirituelle de ce film me donne bon espoir.

L’autre personne d’importance, celui qui incarne Dédé: Sébastien Ricard — alia Batlam des Loco Locass. Son refus initial à jouer le rôle est tout à son honneur, voici qui m’agrée souverainement. Sur ce qu’il pense du film et de la mort, vous pouvez lire l’article d’Elle, bien que l’interviewer semble plus vouloir communiquer ses réflexions que celles de l’acteur. Dommage.

Vous pouvez lire d’autres détails dans l’article d’Odile Tremblay au Devoir.

Enfin, une multitude de gens passionnés ont travaillé à la production de ce film — ç’en prend, du monde, pour faire un long métrage. Ça prend un public, aussi. En serez-vous? Moi, oui. Je me demande ce que j’en penserai. Je me demande ce que Dédé en pense…

Son histoire m’a tellement touché. Je ne le connaissais pourtant pas. Je n’étais pas un fan — je le suis devenu par la suite. J’ai toujours aimé leur musique, aux Colocs. Toutefois, Dehors novembre vibrait de manière différente, faisant résonner quelque corde nébuleuse (et certainement ténébreuse) en mon tréfonds.

Je l’ai toujours entendu comme un testament, cet album, et je trouvais extrêmement déroutant d’entendre les gens — les plus jeunes surtout — fredonner «Tassez-vous de d’là» comme s’il s’agissait de n’importe quel air pop sans profondeur. Comme si ce n’était pas un cri du cœur. Quelque lame de fond qui vient lacérer les tripes, qui nous chavire, qui nous emporte loin-loin-loin en dedans.

Lui, la lame de fond l’a noyé.

Je vous laisse sur ces très humbles lignes inégales, composées au lendemain de son harakiri:

Y’est toujours temps

C’est quand j’vois les nuages paître dans l’ciel
Que j’me dis: vraiment, la vie est belle…
Hier, un poète est mort
Réclamé par Hadès, y s’en est allé
Maintenant paisible, y dort
Comme dans les bras d’Morphée
Ch’ais pas pourquoi, ça m’a touché
D’voir un être si sensible faire un acte si insensé
Mais c’qui semble sans aucun sens pour certain
Est p’t-être la justification même de ç’te destin
C’qui prouve qu’la vie, c’est pas facile
Pis qu’ça tient juste à un fil
Fil que défi le funambule qui file
Enfilant le sens d’la vie qui s’défile
Filez! Filez! Filez â laine!
C’est seulement quand on tricote
Qu’on découvre l’motif du tricot…
Revenons aux poètes
Trop souvent des prophètes
Y’attendent désespérément un messie
Un message ou une messe, mais l’drame, l’voici:
C’est qu’rien n’aboutit!
Et nos idéalistes se sont mépris
Épris d’un absolu qui s’laisse découvrir que par bribes
Bible de ceux qui’ont soif, qui veulent mieux voir
Plus que c’que les sens insensés laissent percevoir…
«Que voulez-vous…» comme dirait l’autre (Chrétien)
La société est trop pognée
Pour leur grand rêve de liberté
La société est trop névrosée
Pour les problèmes régler
La société est trop fermée
Pour voir les étoiles à nuitt tombée
La société est tout simplement DÉCÉDÉE!
— RIP pour un trip —
Aux yeux d’ceux qui voudraient une vie exaltée…
Qu’à cela n’tienne Dédé!
T’as lancé un message clair
À tous ceux qui’avaient besoins d’air
À tous ceux qui croient en ta parole
Désolé qu’ça vous désole
Questionnez-vous! Creusez l’sol!
Pour planter un arbre ou pour trouver un trésor
Le vert, ç’pas si cher, mais ça vaut plus que d’l’or en barre
Or, notre civilisation est fondée
Sû’le sang des esclaves pis des briques dorées
Faites-vous-en pas, y’est toujours temps d’toutt raser
Faites-vous-en pas, tout finit toujours par repousser
Comme le phénix qui renaît d’ses cendres, Dédé
C’est notre esprit qu’t’as enflammé
Qu’on écrive bien ou qu’on écrive mal
Y’est toujours temps d’s’écrier!
De s’questionner, d’s’révolter!
D’changer notre État, d’faire évoluer notre société!
Pour qu’nos poètes meurent sans être martyrs
Pour qu’nos prophètes puissent ne pas périr
Qu’y puissent dire: maudit qu’la vie est belle!
En regardant simplement les nuages paître dans l’ciel…