(Dys)Fonctionnariat de la routine

Posted by on 18 Mar 2007 in Fables de fantaizie, L'insipide a mauvais goût, Scribouillure | 2 comments

Son nom, Rénald. Sa profession, fonctionnaire.

Il revenait tranquillement du bureau. Sa vie était si prévisible, et cela l’ennuyait à mort. Toujours le même paysage qui défilait par la fenêtre de l’autobus. Les mêmes visages assis aux mêmes bancs.
Ou presque.

Tiens, Joe Béleau avait changé de coiffure aujourd’hui. Mais jamais il n’aurait teint ses cheveux en vert!
Non, définitivement trop prévisible.

Rénald était entré dans une sorte de torpeur de la routine. Il faisait mécaniquement les mêmes gestes depuis des années. Répétant inlassablement la même scène comme un acteur blasé, névrotiquement accroché à un rôle depuis longtemps passé date.

Une vraie machine.
Répétant. Répétant. Répétant.
Un lobautomate. Un fonctionnaire du quotidien. Un mort-vivant. Ou plutôt, un vivant-mort : un vivant déjà mort.
Non, définitivement trop prévisible.

Il allait rentrer à la maison, préparer un repas congelé, une saveur différente chaque jour de la semaine, comme pour se donner l’impression qu’il ne mangeait pas le même produit usiné par la même compagnie.

Il allait regarder la télévision. Peu importe le programme, qui change de saison en saison, peu importe la chaîne en question, peu importe la diversité de choix que le câble lui offrait si généreusement, ce serait la même chose. Du pareil au même. Du divertissement pour l’esprit, pour le divertir de son corps qui s’engourdit. Les mêmes gestes sur la commande à distance. La même position immobile sur le sofa.

Répétant. Répétant. Répétant.
Manger des chips. Boire de la bière. Pitonner.
Engraissé. En torpeur. Entretenu.
Non, définitivement trop prévisible.

Le paysage de la fenêtre d’autobus défilait sous ses yeux endormis. Comme un programme de télévision qui jouait depuis trop de saisons.

Puis, la fin de semaine venue, il sortirait dans les bars à la recherche de l’âme sœur. La musique serait trop forte pour penser à autre chose qu’à regarder les accoutrements et les appâts des demoiselles.

Ses amis lui parleraient des mêmes sujets. Les chars ou les skidous, la game de baseball ou de hockey, tout dépendant de la saison.

Et surtout, les filles s’offriraient en spectacle. Peut-être aurait-il l’occasion d’en ramener une à la maison. Ils offriraient leur bout de chair l’un à l’autre. Schizophréniquement obsédés par leur performance mécanique réciproque, ils resteraient confinés à leur corps clôture, chacun dans son monde, ayant oublié depuis longtemps à quoi servait ce rituel.

Ils se sépareraient par la suite — mais avaient-ils été réellement ensemble à quelque moment que ce soit? —, se laissant peut-être un numéro. Cependant, cette sensation de désenchantement, si vivement rappelée à la mémoire par la chair momentanément dégourdie, ne ferait qu’augmenter leur sourd désespoir en quête d’anesthésie.

Et ils ne s’appelleraient pas. Sinon pour se satisfaire à nouveau.

Le même paysage défilait.
Non, définitivement trop prévisible.

Ou alors, s’il ne rencontrait personne, Rénald retournerait chez lui pour regarder la télévision jusqu’aux petites heures. En mangeant. En buvant. En pitonnant. Satisfactions primaires. Peut-être se louerait-il un film porno, du similisexe cinglant et clinquant, pour se satisfaire manuellement, mécaniquement.
Répétant. Répétant. Répétant.

Évidemment, toute cette inactivité lui laisserait un malaise tacite. Pour tenter de stimuler son corps flétri, il irait prochainement au club de gym pour marcher sur place, faire du bicycle stationnaire et lever des poids dans un décor désolant.

Béton gris, murs froids, néons blancs blafards.
Répétant. Répétant. Répétant.
Non, définitivement trop prévisible.

Il sortit de l’autobus au même arrêt de toujours. Perdu dans la revue mentale de sa répétition quotidienne, il traversa la rue sans regarder des deux côtés…

Foudroyante, une nouveauté fit irruption dans sa vie!
Un automobiliste. Coup de frein. De justesse.

L’impact retenu fit faire un bond d’un mètre au pauvre Rénald. Son esprit engourdi s’éternisa quelques secondes avant d’enregistrer ce qui venait de se passer. Pleinement éveillé, Rénald comprit qu’il était vivant (wow!), debout sur ses deux jambes. Il regarda en direction de l’automobiliste. Celle-ci avait les yeux écarquillés, la bouche grande ouverte.

L’automobiliste venait elle aussi de se réveiller.

Il se dirigea vers la portière et rassura la dame de son parfait état.

L’incident avait immobilisé la circulation. On commença à klaxonner pour que la vie reprenne son court. Car certains étaient toujours pris dans leur torpeur.

Rénald assura la dame, une fois de plus, que tout allait bien.
Il pensa pendant un court instant lui demander son numéro, mais les klaxons devenaient insistants.
Encore confus mais remerciant silencieusement sa chance, il se retourna pour continuer son chemin.

Reprendra-t-il le sentier battu de la routine abrutissante?

2 Comments

  1. J’aime beaucoup! Ça fait du bien de te lire après si longtemps!…

  2. Merci…
    Si la question finale t’inspire, tu peux écrire la suite!
    (Cette invitation vaut pour tout lecteur.)

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